Un manga de Kaya Tachibana et Sanazaki Harumo d’après l’oeuvre de Jay Skwar

INTERVIEW DE L'AUTEUR

Jay Skwar, un grand merci d'avoir accepté cette interview. Pouvez-vous vous présenter ?

Je vous en prie, merci à vous de m’offrir cette opportunité. Je dois dire que depuis tout jeune, je porte un certain intérêt à la création d’histoires et d’univers imaginaires en tous genres. En 2010, lorsque je suis entré en Terminale Littéraire, j’ai été contre toute attente captivé par la Philosophie, et je dois admettre qu’elle ne m’a depuis jamais été tout à fait étrangère, me permettant d’une certaine manière d’insuffler plus de sens, de profondeur et de relief aux concepts et aux personnages auxquels je donne forme. Egregor n’y échappe clairement pas, je dirais même que je n’aurais pas pu donner vie à cet univers sans une approche philosophique.

Pouvez-vous nous dire d'où vient votre envie de se lancer dans cette aventure ?
Y a-t-il des œuvres ou des artistes en particulier qui ont forgé ce désir ?

Au cours de mon enfance, j’ai été bercé par deux œuvres en particulier, Star Wars et Dragon Ball. À mes yeux, ce sont aujourd’hui des œuvres de référence par excellence. J’ai aussi beaucoup été marqué par la saga cinématographique du Seigneur des Anneaux et la saga vidéoludique de The Legend of Zelda. Côté mangas, j’ai eu l’occasion de lire tout au long de mon adolescence des titres tels que One Piece, Hunter x Hunter, Naruto, Bleach, que je considère comme des univers à l’identité forte, et qui m’ont tous, à divers degrés, inspiré pour Egregor. Les œuvres de M. Miyazaki, notamment Princesse Mononoké et Le Voyage de Chihiro, ont également eu un impact déterminant sur ma façon de concevoir un monde folklorique. Mais la véritable impulsion a eu lieu lorsque j’ai découvert Berserk. C’est cette œuvre qui m’a poussé à écrire Egregor. J’admire la façon dont l’auteur nous dépeint un héros qui doit lutter contre lui-même pour garder son intégrité, et ce, au sein d’un monde impitoyable et crépusculaire.

Quel est votre manga préféré du moment ?

Mon manga préféré du moment est L’Attaque des Titans, qui est d’ailleurs en phase avec le type d’atmosphère que j’aimerais retranscrire pour Egregor, à savoir pesante et anxiogène, dans un univers sombre portant son lot de mystères. Cela ne fait pas partie de la question, mais ma série TV préférée du moment est Game of Thrones, qui nous illustre avec brio un monde gouverné par l’obsession du pouvoir, et où la frontière entre le bien et le mal s’avère extrêmement ténue.

Passer d’un long roman à une série en manga demande forcément de faire des concessions. Êtes-vous satisfait du résultat ?

Une adaptation n’est jamais une transposition aisée, qui nécessite en effet de faire des concessions, car il est sans doute impossible de rester complètement fidèle à une vision originale. Mais lorsque j’ai eu sous les yeux l’adaptation d’Egregor en manga, je n’ai jamais ressenti un tel sentiment d’aboutissement, et je me suis alors dit : « c’est ça, Egregor ». J’ai enfin réalisé que je n’avais jamais réellement envisagé qu’Egregor ne soit pas un manga. Il a vu le jour sous la forme d’un roman, mais il est parvenu à maturité sous la forme d’un manga.

Quels sont les avantages dans l’écriture d’un manga par rapport à celle d’un roman ?

Un roman met l’emphase sur l’immersion à travers la narration et la description, alors qu’un manga se focalise beaucoup plus sur les événements et, par extension, le vécu factuel des personnages. On peut concevoir, en un sens, que cela présente des avantages au niveau de l’écriture, car le dessin viendra remplacer la richesse d’un roman à sa manière. J’ajouterai qu’un lecteur de manga n’est pas un lecteur de roman. Ce sont deux formats très différents, et donc deux interfaces de création très différentes.

Pour respecter au maximum l’esprit manga, vous avez décidé de travailler directement avec des artistes japonais ; Comment s'est déroulé la collaboration avec les mangakas de renommée, KAYA Tachibana et SANAZAKI Harumo ?

La vision la plus proche que je me faisais d’Egregor (au-delà d’un roman) a toujours été celle d’un manga plus que d’une bande dessinée. Mais pouvoir collaborer avec des mangakas était pour moi une chance insoupçonnée. Avant de les rencontrer par le biais de M. Onishi qui m’a mis en relation avec elles, j’étais sur le point d'abandonner l'idée d'adapter Egregor, car les collaborations que j’avais tissées avec plusieurs dessinateurs avaient toutes fini par avorter.

En choisissant d’adapter Egregor en manga, il a fallu d’abord le réécrire sous la forme d’un scénario, l’alléger certes, mais sans jamais céder à la simplification. À travers cet exercice, Madame Sanazaki a accompli la prouesse de garder toute la sève de l’œuvre originale, et de ne jamais lui porter préjudice tout en réussissant à en faire un scénario efficace de manga. C’est un tour de force. Elle a été très attentive à un grand nombre d’informations que j’ai eu l’occasion de lui transmettre. À mes yeux, elle et Madame Tachibana, à travers son trait et sa mise en scène, sont parvenues à s’approprier le ton exact que je recherchais pour Egregor.

Ce qui surprend à la lecture de ce tome, c’est qu’il semble n’être qu’une prémisse à un scénario bien plus grand et élaboré que ce que le premier chapitre pourrait laisser penser. Est-ce que toute l’histoire est déjà écrite, et si oui, en combien de tomes pensez-vous la raconter ?

G.R.R. Martin, l’auteur d’A Song of Ice and Fire (plus connu sous le nom de Game of Thrones), clame qu’il existe deux formes d’auteurs : les « architectes » et les « jardiniers ». Si les architectes conçoivent toute la maison, et donc prévoient toute la structure de leur histoire jusqu’aux plus petits événements, les jardiniers, eux, se contentent de semer des graines ici et là, dans l’attente de voir ce qui bourgeonnera, et suivent donc l’évolution de leurs personnages au jour le jour. Je pense être à mi-chemin entre ces deux concepts. Ainsi, pour répondre en toute franchise, non, toute l’histoire n’a pas déjà été écrite, mais néanmoins, les graines ont été semées et l’arche globale de l’histoire demeurera inchangée. En conséquence, j’espère à ce jour pouvoir raconter Egregor à travers 26 tomes, soit deux « saisons » de 13 tomes chacune.

Malgré la violence du propos et de certaines planches, le chara général s’éloigne sensiblement des codes des shônen et des seinen propre à ce genre d’œuvres. Est-ce une volonté de votre part de vouloir nuancer, jouer avec les codes, voire de tromper/surprendre les lecteurs ?

On a tendance à vouloir faire un parallèle systématique entre le style graphique et le style de l’histoire. Peut-être qu’Egregor s’affranchit de ces codes, et parvient justement à nuancer son propos en n’illustrant pas forcément ce que l’œil a été habitué à voir par rapport à ce qu’il lit (ou interprète). Il s’agit donc d’un parti-pris, qui participe certainement à prendre le lecteur à revers (une œuvre telle que Higurashi aura su magnifiquement cristalliser cette intention).

Au niveau du chara design, ce qui semble de prime abord le plus déconcertant et en décalage avec l’univers d’Egregor est le héros lui-même. Madame Tachibana est une artiste de très grand talent pourvue d’une impressionnante capacité d’adaptation, et elle a tout à fait compris le résultat que je voulais obtenir par rapport au héros, et même à l’ambiance générale.

Egregor abordera plusieurs thématiques, mais la plus importante sera celle du parcours initiatique. Ainsi, le héros est au début de l’histoire un jeune homme inexpérimenté et sans ambition. Pourtant, son destin le contraindra à « revoir ses plans », et surtout, à devoir sans cesse plus évoluer pour parvenir à ses fins. En assistant à cette évolution progressive, le lecteur sera beaucoup plus complice et familier avec ce héros, car il se trouvera au plus près de son vécu. Il s’agit donc d’humaniser les personnages en les faisant évoluer de façon légitime et réaliste par rapport à ce qu’ils vivent, tant au niveau psychologique qu’au niveau physionomique.

Un tome spécial, qui semble être un flash forward, est offert avec le tome 1. D’habitude, les auteurs proposent ce type de tome, une fois leurs œuvres bien entamées, pour apporter plus de matière à leur récit, sans ralentir l’arc principal. Pourquoi avoir choisi de proposer cet extra dès le tome 1 ?

Le choix d’un tome spécial fut une excellente idée proposée par Madame Sanazaki. Elle savait que le héros était amené à connaître une évolution significative, et d’après elle, il était intéressant de montrer au lecteur un bref aperçu de cette évolution à travers un tome « flash forward ». Ce tome spécial fait partie intégrante de l’intrigue principale et se raccordera tôt ou tard à l’histoire. Il va donc au-delà d’un simple extra promotionnel pour le lancement d’Egregor.

Le tome 1 sera disponible en exclu pour la JAPAN EXPO, mais sa sortie officielle est prévue pour le 15 septembre. Votre éditeur annonce le tome 2 pour décembre. Quel sera le rythme de sortie ?

Il est périlleux d’envisager un rythme de sortie régulier, mais Mesdames Tachibana et Sanazaki ainsi que moi-même tâcherons de respecter le lecteur en ne nous éloignant jamais trop du rythme de sortie initiale. Nous ferons donc en sorte de publier un tome tous les 3 à 4 mois.

Merci Jay Skwar d’avoir répondu à nos questions !

Merci à vous.